Comprendre — Chapitres 8, 13 & 15

La culpabilité, cette part silencieuse du deuil animal

Ce que Florient, Frédérique et une vétérinaire racontent d'un sentiment qu'on n'ose pas nommer

Il y a le chagrin. Et puis il y a cette autre voix, plus discrète, qui s'installe souvent en même temps : « Est-ce que j'ai bien fait ? » « Est-ce que j'aurais pu faire autrement ? » « Est-ce que c'est ma faute ? »

Si vous vous reconnaissez dans ces questions, sachez d'abord une chose : vous n'êtes pas seul, et ce n'est pas le signe que vous avez mal aimé. C'est souvent l'inverse.

Quand la disparition ne referme rien

Florient a grandi avec Chipie, une chienne croisée Border Collie née dans son exploitation maraîchère. « On était vraiment soudés, avec une compréhension au regard. » Un jour de juillet, lors d'un footing près de Saint-Cyr-sur-Mer, une foule de touristes sépare les deux compagnons. Chipie s'enfuit. Florient la cherche pendant des heures, puis des jours, puis des mois. Il ne la retrouvera jamais.

Trois ans ont passé. « J'y pense encore tout le temps. » Et avec cette pensée, une culpabilité qui ne trouve jamais vraiment d'endroit où se poser :

« L'avoir laissée là, dans un endroit inconnu, sans laisse, exposée à tout… C'est quand même trop. »

Ce n'est même plus seulement la disparition de Chipie qu'il cherche à comprendre, c'est sa propre place dans tout ça : « Toutes les idées me traversaient la tête. Que faire ? Comment faire ? Il n'y avait pas de solution. »

Florient porte une seconde culpabilité, plus lourde encore, liée à Glaçon — le père de Chipie, devenu dangereux après avoir grandi isolé, et qu'il a dû faire euthanasier lui-même, seul, faute de soutien vétérinaire suffisamment réactif.

« J'ai fait cette erreur, sans trop le savoir au début, de ne pas l'éduquer comme il faut au départ… et voilà, j'ai dû le terminer. C'est malheureux. Ça me rendait tellement malheureux. »

Deux pertes. Deux formes de culpabilité, différentes, mais qui disent la même chose : quand on aime un animal dont on a la charge entière, chaque décision — même la plus raisonnée — peut devenir, après coup, un motif de doute sans fin.

Quand aimer devient, malgré soi, un motif de reproche

Frédérique a partagé près de dix-sept ans avec Minette, une chatte recueillie dans la rue à Marseille. « C'était mon bébé. C'était l'enfant que je n'ai jamais eu. » Une relation fusionnelle, entière — et pourtant traversée, elle aussi, de tension : dans les périodes difficiles de sa vie, il lui est arrivé de gronder Minette plus durement qu'elle ne l'aurait voulu.

« Je culpabilise, même encore aujourd'hui, parce qu'il y a eu des fois où j'étais obligée de l'engueuler, alors qu'en fait, elle était juste âgée et malade. Rien que d'en parler, j'ai envie de pleurer. Je culpabilise vraiment pour ça. Alors qu'elle aurait dû mériter plein d'amour, et juste pour me faire engueuler… je la grondais. »

Le livre nomme précisément ce que cette phrase révèle :

« On ne pleure pas toujours seulement la mort. On pleure aussi les moments où l'on n'a pas pu aimer comme on aurait voulu. On pleure la douceur qu'on n'a pas su, ou pu, offrir au bon moment. »

Ce qu'en dit une vétérinaire, de l'autre côté de la table

Léa, vétérinaire depuis douze ans, voit cette culpabilité revenir dans presque chaque décision d'euthanasie qu'elle accompagne.

« Une fois la décision prise, on pourrait croire qu'une part du poids se retire. C'est souvent l'inverse : un autre fardeau s'installe, plus silencieux, plus intime, plus difficile à taire. Il prend souvent la forme d'une question qui tourne sans fin : ai-je bien fait ? Est-ce que c'était trop tôt ? Trop tard ? Aurais-je pu procéder autrement ? »

Elle ne prétend pas savoir effacer cette culpabilité — aucune phrase, dit-elle, ne peut vraiment délivrer quelqu'un de l'horreur morale d'avoir dû décider à la place de l'être aimé. Mais elle propose un déplacement, presque une réparation : ne plus voir seulement le geste qui a mis fin, mais l'amour qui, jusqu'au bout, a voulu protéger.

« Cette culpabilité, je pense qu'elle fait aussi partie du deuil. »

Ce n'est pas une faute. C'est la trace d'un amour exigeant

Ce que Florient, Frédérique et Léa racontent, chacun à leur manière, c'est que la culpabilité n'apparaît pas malgré l'amour qu'on portait à son animal — elle apparaît parce que cet amour était réel, entier, et qu'on aurait voulu, jusqu'au bout, ne jamais faillir. À cette culpabilité s'ajoute parfois une autre retenue, plus discrète : la honte de pleurer « pour un animal », comme si le chagrin ne méritait pas de prendre autant de place.

Il en mérite. Ces vingt-deux témoignages le disent, chacun à sa façon.

Couverture du livre Ce jour où j'ai perdu mon ombre

Retrouver ces témoignages en entier

Les chapitres 8, 13 et 15 — et dix-neuf autres — dans « Ce jour où j'ai perdu mon ombre ».